Le savoir-faire Bulo - 60 ans d’expertise
Le savoir-faire Bulo
60 ans d’expertise
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Visa, Chanel, Hermes ou encore Cos sont certains de leurs clients. L’entreprise familiale belge Bulo, reconnue pour son mobilier de qualité adressé au secteur du travail et de l’environnement domestique, souffle ses 60 bougies. Pour l’occasion, elle s’offre une nouvelle collaboration avec l’incontournable Vincent Van Duysen.
Carlo Busschop, vous êtes Directeur, troisième génération chez Bulo, quelle est l’histoire de la marque belge ? Mon grand-père, Walter Busschop, a commencé il y a soixante ans près d’Anvers avec un caisson en métal adapté plutôt aux églises ou aux hôpitaux. Ensuite, on a déménagé à Malines. C’est réellement dix ans après la création de l’entreprise que notre corps business est devenu le mobilier de bureau, l’ « office ». Mon père a repris la société et a développé l’export tout en appréciant travailler avec des designers renommés comme Claire Bataille et Paul Ibens ou encore Vincent Van Duysen. Aujourd’hui, je suis à la tête de l’entreprise depuis quatre ans.
Soixante ans plus tard, l’entreprise est toujours là, qu’est ce qui fait votre succès, votre longévité ? L’une des grandes forces de l’ADN Bulo est de produire et développer des collections intemporelles. Certaines collections sont là depuis trente ans, elles existent toujours et elles sont même devenues des must de la marque. La collection H2O est un bel exemple, créée en 1994, elle reste un de nos bestsellers, tant sa qualité que son design traversent les années sans vieillir. De plus, notre production se fait en grande partie en Belgique, avec un savoir-faire et une qualité exceptionnelle. Cela devient rare. Nous faisons également beaucoup de sur mesure pour correspondre à la demande du client et trouver une solution adéquate. Enfin, nous sommes une entreprise familiale, on se connait tous, les liens sont directs et les décisions courtes.
Vous tentez de vous développer à l’international ? Oui, de plus en plus, en Europe mais aussi à l’étranger. Les États-Unis sont un marché très important pour nous. Au printemps, Bulo ouvrira un showroom à Chicago. C’est un énorme marché avec beaucoup de potentiel et de volume. Quand on entame un grand projet en Belgique, on parle de cent postes de travail, là-bas on parle tout de suite de mille postes…
Quel est le produit qui reflète le mieux Bulo ? La collection H2O, une table qui a fêté ses trente ans l’année dernière, elle reste contemporaine au fil des époques. Mais aussi la chaise SL 58 de Léon Stynen qui a été créée pour l’expo 58. Elle magnifique, organique, en bois ou en tissu.
Percevez-vous une évolution du bureau dans le milieu privé et professionnel ? Les bureaux dans l’espace professionnel deviennent très qualitatifs. Il faut attirer et séduire le travailleur qui a pris l’habitude de travailler chez lui. Aujourd’hui, le bureau a un autre but, cela devient un point de contact, une zone de rencontre, de création, de magnifiques lounge area ou coffee corner voient par exemple le jour. Le bureau est devenu plus important qu’avant, il doit être attractif pour attirer ! On retrouve des couleurs tendres, claires, des matières douces, durables… A la maison, le bureau prend aussi plus d’importance, il est plus grand, plus innovant. Il devient une pièce à part entière. On délaisse la forme rectangulaire classique pour une silhouette plus organique.
Un anniversaire, ça se célèbre… Vous vous entourez une nouvelle fois de Vincent Van Duysen. On était une des premières marques à travailler avec Vincent Van Duysen. On collabore donc une nouvelle fois ensemble pour nos 60 ans avec une variante de la chaise Bistro, la chaise VVD Bistro Monocolor. Son rapport qualité-prix est exceptionnel et les couleurs sont belles, très douces, elle est en polypropylène recyclé et donc durable. Et l’année prochaine, une nouvelle collection en partenariat avec Vincent verra aussi le jour !
L’univers du bureau avecVincent Van Duysen ?
Quel est votre lien avec Bulo ? Nous travaillons avec Bulo depuis 2006 sur une série d’éditions et de projets architecturaux. Au fil des ans, nous avons établi une relation amicale qui se reflète dans nos différentes collections. C’est toujours un plaisir pour moi de travailler avec des entreprises belges et talentueuses.
Qu’est-ce qu’un objet design réussi selon vous ? Un objet réussi doit être intemporel, il doit résister à l’épreuve du temps. Il ne suit pas les tendances, il reste pertinent des décennies durant, notamment grâce à son savoir-faire, à sa durabilité, à son équilibre et à ses matériaux. Il doit servir son objectif principal, qui est d’améliorer la vie de l’utilisateur.
Comment évolue aujourd’hui l’espace bureau ? A quoi ressemble votre bureau ? Mon bureau à domicile idéal est un espace où l’on se sent protégé, inspiré et où la nature dialogue avec les intérieurs. Nous réalisons de plus en plus que dans la maison, les pièces de vie se fondent avec les espaces de travail. Je pense que ces deux mondes peuvent être complémentaires et qu’estomper les limites de chaque fonction a permis d’améliorer la qualité de vie. Cela a permis une avancée en termes de fonctionnalité et de performance. Dans mon cas, j’essaie toujours de trouver un coin dans mon grand salon, un grand salon massif où je me sens protégé et où je suis entouré d’œuvres d’art, de livres, de mobilier.
Jean-Paul Lespagnard - itinéraire d’un artiste libre
Jean-Paul Lespagnard Itinéraire d’un artiste libre
Mots : Barbara Wesoly
Photo : DR
Il a paré Manneken Pis de son 1000e costume au design futuriste, comme fouler les fashions weeks de Paris ou Shangaï avec ses collections. Exposer son parcours monographique aux Galeries Lafayette ou encore transformer la gaufre de Liège en œuvre aussi décalée qu’emblématique. Virtuose créatif à l’univers éclectique et à la sensibilité teintée d’audace, Jean-Paul Lespagnard s’affirme comme le plus cosmopolite des designers belges.
Les prix du public et prix 1.2.3, remportés lors de la 23è édition du Festival international de mode et de photographie d’Hyères en 2008 ont marqué les bases de votre reconnaissance artistique. Mais pas celles de votre parcours créatif. En effet. Devenir styliste était un rêve depuis tout petit. Mais lors de mes études d’arts plastiques puis de mes premières collections, j’ai compris que je désirais enraciner mes modèles dans une vision plus globale, un univers comprenant aussi des créations d’objets et d’œuvres plastiques. Mon noyau central c’est la mode, mais agrémentée d’influences et expériences. Elle va, pour moi, bien plus loin que le vêtement. Lorsque je parle de mode, j’évoque un mode de vie.
Des collections de prêt-à-porter et des costumes pour le théâtre et la danse, une boutique d’art et d’artisanat contemporain baptisée Extra-Ordinaire et même la conception d’emballages pour la chocolaterie Galler… Vous êtes en effet un formidable touche-à-tout. Est-ce une manière de renvoyer dans les cordes toute forme de carcan ? Lorsqu’on est designer, on regarde, on analyse, on donne sa version du monde. Pourquoi cela devrait-il se limiter à un domaine particulier ? D’autant que chacun est l’occasion de concevoir une vraie scénographie. En cela, mes deux réalisations les plus représentatives sont sans doute l’exposition réalisée au Musée Mode & Dentelle et la suite aménagée au 18e étage de The Hotel, à Bruxelles. Dans le premier, je mêlais un patchwork d’œuvres, de vêtments et de souvenirs venant de chez mes parents. Le second était une autre forme de plongée dans mon intimité, rassemblant des trouvailles glanées au fil de mes voyages comme issus de mes placards, pour obtenir un amalgame d’émotions et de styles et une expérience où tous les sens se retrouvaient en éveil.
Dans votre univers, un King Kong doré côtoie des chemises affublées d’extraits de journaux, des coques de smartphone se voient dotées de homards à joyaux et les foulards en soie s’ornent d’aigles et de billets de banque. Le moindre objet semble pour vous le point de départ d’un terrain de jeu infini. Votre cerveau est-il en constante ébullition ? Totalement. Tout m’inspire. La création est depuis toujours, bien plus vaste que la matière sur laquelle elle se travaille. Et quel qu’en soit le support, je cherche ce qui, d’une certaine façon, nous rassemble tous. Et à, au-delà de l’éclectisme de style, raconter la multiculturalité et le mélange social. Je voyage beaucoup, pour différents projets et cela influence forcément ce que je crée, mais pour moi, il s’agit avant tout de s’imprégner de ce qui m’entoure, peu importe le lieu, et d’en faire le cheminement de mon voyage intérieur.
Liégeois d’origine, vous avez aussi vécu à Bruxelles et Anvers, mais vous définissez comme nomade. Pourquoi ? J’ai aussi vécu à Berlin et New York entre autres. J’ai coutume de dire que je viens d’Harzé, dans la commune d’Aywaille, dans la région de Liège, en Wallonie, en Belgique qui est en Europe. Je suis aussi belge que citoyen du monde. Mon identité ne s’arrête pas aux frontières. Même si la diversité culturelle de notre pays m’a certainement influencée.
Participer à l’élaboration graphique du coworking Silversquare Guillemains, était-il malgré tout une forme de retour à vos racines ? Cela m’a fait très plaisir en effet de réaliser un projet à Liège et d’avoir cette dimension à la fois liée à l’artistique et au patrimoine, au local et à l’international. Ma philosophie est de miser sur une globalisation positive, en travaillant avec des artisans de proximité ou rencontrés dans des pays plus lointains mais tous issus de petites structures ou de familles, qu’elles soient de Liège, d’Inde ou du Maroc.
Vous retrouvez la grisaille bruxelloise après plusieurs semaines de travail au Mexique. Comment s’annoncent les mois à venir ? Oui, j’y avais installé mon Projet Nomade présentant mes créations un peu partout dans le monde. Cet été, il avait pris la forme d’un pop-up au sein d’une maison de pêcheurs sur l’île grecque d’Hydra, avant de s’exporter à Istanbul. Puis, jusqu’à mi-novembre, dans une boutique de Mexico City. Je me concentre désormais sur une collaboration encore tenue secrète avec une grande maison de luxe parisienne et dont le résultat sera révélé au mois de mars. J’en n’ai pas fini avec l’éclectisme ! Mais l’essentiel à mes yeux est de pouvoir continuer à aller à la rencontre du public et aborder avec lui cette créativité qui rassemble, l’art et son pouvoir d’unité.
Edouard Vermeulen - « Ce livre, je le dédie à la passion »
Edouard Vermeulen
«Ce livre, je le dédie à la passion»
Mots : Barbara Wesoly
Photos : DR
Après une exposition emblématique à l’espace Vanderborght de Bruxelles, Natan offre un dernier chapitre flamboyant à ses célébrations du 40e anniversaire de la Maison, avec son ouvrage « Edouard ». Un recueil d’archives, autant qu’un objet d’art et d’élégance, au diapason des créations de son fondateur.
Photos des coulisses et des défilés, croquis, archives de campagnes et de fabrication. Ce livre est tout à la fois un mélange d’esthétique et d’émotion. A l’image de Natan ? Oui, il était essentiel pour moi qu’il incarne l’ADN de la Maison. On m’avait déjà proposé de le réaliser à l’occasion de notre trentième anniversaire, mais je trouvais alors la démarche trop prétentieuse. Dix ans plus tard, j’estime que s’il faut laisser une trace, c’est maintenant. Mais avec une démarche artistique et une véritable vision. Les clichés ne suivent pas un ordre chronologique et l’on n’y trouve pas d’interminable biographie. Ce n’est pas une rétrospective des décennies écoulées, plutôt un ouvrage avec une âme, porteur d’histoire par l’image. Un bel objet avec pour fil rouge l’amour de la mode et du vêtement, qui anime Natan.
« Edouard Vermeulen c’est Natan et Natan c’est Edouard Vermeulen », affirme le designer d’intérieur Jean-Philippe Demeyer dans cet ouvrage. Il s’intitule d’ailleurs simplement “Edouard ». Souhaitiez-vous l’aborder à la manière d’un journal intime ? Il est surtout le reflet de ce qu’a été ma vie et de ces quarante dernières années que je n’ai pas vu passer. La passion a été le moteur de mon existence et elle m’a habité du premier instant à aujourd’hui. Elle est au cœur de ce livre.
Vous l’évoquez comme “le document d’une vie”. Représente-t-il aussi une forme de passage à la postérité pour la Maison ? C’est une forme d’accomplissement, c’est certain, mais qui ne s’inscrit pas dans l’immobilité. Il est la preuve tangible que le vêtement couture européen, et belge de surcroît, doit exister et a toute sa raison d’être. Et il a été également conçu pour être une représentation de notre travail et de notre définition du vêtement – dans son essence contemporaine, élégante et minimaliste – notamment à l’étranger. Il s’achève sur les photos du défilé Natan Couture, réalisé à l’Hôtel de Salm de Paris pour nos quarante ans, car elles évoquent à merveille la philosophie de célébration qui nous est si chère, mais cela n’empêche pas cet ouvrage d’être profondément intemporel et non pas restreint par une ligne du temps. Cela lui permettra d’être toujours aussi actuel et inspirant dans une ou plusieurs décennies.
Une photo de celui-ci vous émeut-elle particulièrement ? Celle en compagnie de la reine Paola et qui s’accompagne d’un petit mot de sa main, sur la longue histoire qui l’unit à Natan. Sa présence au premier défilé de la Maison, en 1986, a été un point de départ marquant et reste, à mes yeux, intimement lié au début de mon métier.
Avez-vous le sentiment qu’il dévoile des facettes de l’univers de la Maison, jusqu’ici méconnues du public ? On y découvre en tout cas l’envers du décor de nos ateliers tout comme une part des détails de mon intérieur, de mon dressing. Proposer une expérience et permettre la compréhension de ce savoir-faire reste essentiel à mes yeux. Nous avons d’ailleurs transformé l’étage de notre siège historique de l’avenue Louise afin que l’espace d’essayage s’ouvre sur les salles de confection de nos créations couture, pour un moment d’autant plus immersif.
En en reparcourant les pages, quel regard portez-vous sur ces quatre décennies ? Je suis avant tout frappé par l’évolution de la mode, ces changements d’usage et de société au niveau vestimentaire. La disparition des barrières générationnelles notamment, qui a bouleversé les codes et nous a amenés à repenser à maintes reprises nos créations et les silhouettes de celles-ci. Sans parler de l’influence omniprésente d’internet et des réseaux. Quand je songe par exemple au fait que Balenciaga était le créateur m’ayant le plus inspiré en matière de haute couture et qu’aujourd’hui, la griffe est connue par la nouvelle génération pour ses modèles de sneakers, je me dis que cette constante évolution a un aspect fascinant.
Et si vous deviez en écrire le prochain chapitre, à quoi ressemblerait-il ? Fin décembre s’achèvera la célébration de ce quarantième anniversaire. L’occasion d’un nouveau départ, même si l’on conservera l’énergie créative qu’on y avait insufflée. J’aime cette dynamique de retour à une page blanche, de remise à zéro deux fois par an. En janvier nous dévoilerons la collection printemps-été 2024 à la résidence de l’ambassadeur de Belgique, à Paris. Et nous avons aussi l’objectif de repousser toujours plus les frontières et pourquoi pas, d’ouvrir une boutique à Madrid, une ville dont l’atmosphère, comme Munich ou Zurich, rencontre l’ADN de la Maison. Et continuer d’écrire en beauté l’histoire de Natan.
Maison Hannon - Un joyau Art nouveau
Maison Hannon - Un joyau Art nouveau
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Le patrimoine bruxellois compte un nouveau chef-d’œuvre : la Maison Hannon. Située dans la capitale à Saint-Gilles, cette maison-musée renaît pour dévoiler l’Art nouveau dans sa pluralité. Un lieu en perpétuel mouvement, une bulle spatio-temporelle à l’identité forte.
La Maison Hannon est en pleine renaissance et a ouvert ses portes au public. Vous en êtes le jeune conservateur. Quelle aventure ! Rappelez-nous les origines, l’histoire de la Maison ? Grégory Van Aelbrouck – Elle est construite entre 1902 et 1904 par un couple franco-belge, Monsieur et Madame Hannon. Cette demeure est imprégnée par les deux personnages. Marie Hannon a géré la Maison et son intérieur et Monsieur s’est intéressé à l’extérieur et au deuxième étage où se trouvaient la chambre noire (il faisait de la photo) et la bibliothèque. L’étiquette est française dans le choix du mobilier et des matières. Tandis que les œuvres d’art sont plutôt l’apanage de Monsieur et sont donc belges : sculptures, peintures… Ce mariage des deux goûts est particulièrement intéressant. Le couple a fait appel à l’architecte Jules Brunfaut, meilleur ami de Monsieur Hannon. A l’époque, Victor Horta était l’architecte des grands dirigeants de Solvay où Monsieur travaillait et cela ne se fait pas d’imiter son patron donc ils ont fait appel à un autre architecte en demandant de s’inspirer d’Horta.
Et de fil en aiguille, cette Maison a survécu aux années… Effectivement. Edouard survit à Marie et à sa mort, la Maison passe à leur fille unique qui vit dans le souvenir de son père. à son décès, rien n’a bougé dans la Maison. Les descendants vendent, un promoteur achète, il souhaite détruire la Maison. On est en 65, l’Art nouveau n’a pas encore ses lettres de noblesse, c’est un style parmi d’autres, décrié, pas rationnel, passéiste… Mais la fille de l’architecte Brunfaut va se mobiliser pour sauver le bâtiment et après beaucoup de scandales, la façade est classée, ce qui empêche sa destruction même si certains éléments ont déjà disparu. Quelques années plus tard, l’intérieur est aussi classé au moment où la commune de Saint-Gilles achète le bâtiment. Assainissement du lieu et appel à projets s’ensuivent. Après diverses orientations, nous décidons d’en faire une maison-musée et non un musée d’arts décoratifs.
Pourquoi justement parler de « maison-musée » ? Indéniablement, c’est la Maison qui intéresse réellement le grand public. Avec tant d’éléments, de traces et d’objets en notre possession, j’ai décidé de remettre au cœur de l’histoire le couple et la Maison avec comme vocation de muséifier le lieu où on tient une certaine dynamique avec des activités pédagogiques. Nous avons décidé de faire une exposition temporaire pour renouve-ler le public et surtout le public local. Nous voulons mettre en lumière l’œuvre du couple Hannon et de l’Art nouveau en général. Il n’y a pas de lieu qui défend actuellement l’Art nouveau au sens large, dans sa pluralité. La Maison Hannon, spectaculaire, est une superbe vitrine car elle a une grande attractivité visuelle. Actuellement, le visiteur découvre une exposition permanente avec le mobilier d’origine de la Maison qui revient progressivement et une exposition temporaire sur l’Art nouveau dans sa diversité à l’exception de Victor Horta qui détient le monopole. Justement, pour jeter en quelque sorte un pavé dans la mare. L’Art nouveau est un art du quotidien hors qu’Horta crée tout sauf un art du quotidien.
Qu’est-ce qui différencie cette demeure d’une Maison Horta ? Victor Horta était un génie perfectionniste avec les défauts et les qualités que cela entraîne. Dans les réalisations Horta, vous serez toujours chez Victor Horta, ici vous êtes tout d’abord chez les commanditaires des lieux, tout a été pensé pour eux, tout a été adapté à la personnalité du couple, c’est une maison portrait.
La Maison Hannon est ouverte au public mais sa restauration est encore en cours… On ne sait pas tout restaurer d’un coup, pour des raisons de temps, de connaissances et de budget. On en a fait une force et la question de la restauration est au centre de notre discours. Tous les quatre ou six mois, le public va pouvoir participer et voir les artisans restaurer un certain espace. Et ce jusque 2030. Par ailleurs, quand il paie son entrée, 2 euros vont à la restauration, donc il contribue à revenir au musée, c’est un bien collectif. Le visiteur a de plus en plus besoin de sens. Une première phase de restauration est achevée : le rez-de-chaussée qui restitue fidèlement l’univers des Hannon et le premièr étage, lieu d’expositions temporaires. La façade est restaurée également. La fresque monumentale dans les escaliers aussi avec douze personnes qui y ont travaillé durant deux mois. Aujourd’hui, on travaille sur les décors de la serre ou encore la remise des tissus dans les pièces. Mais comme je le mentionne, ces rénovations signent la première phase d’un projet bien plus large.
Vous êtes le conservateur de cette Maison, qu’est-ce qu’elle vous inspire personnellement ? C’est un moment de grâce, un moment hors du temps. C’est une consolation au monde, un paradis perdu. On voyage indéniablement quand on vient dans ce genre d’endroit.
Cette année, l’Art nouveau est à l’honneur, quelles sont les plus belles haltes pour l’apprécier ? La Maison Horta pour un ordinaire très sophistiqué, c’est l’antre du maître. L’Hôtel Solvay, seule maison du maître totalement intacte. La Maison Cauchie qui est la maison d’un peintre et bien sûr la Maison Hannon avec ce goût français et symboliste unique.
Le monde onirique d’ERIC CROES
Le monde onirique d’ERIC CROES
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Réels assemblages surréels, ses totems en céramique sont reconnus à travers le monde. Eric Croes signe une nouvelle exposition à Bruxelles, « La nuit est une Femme à barbe ».
Au gré de ses constellations intimes, on découvre l’étendue de son imaginaire et de son savoir-faire technique. Entre mystère et onirisme, entretien depuis l’atelier de l’artiste.
Vous êtes connu à travers le monde pour vos célèbres totems en céramique. Mais tout d’abord qui est Eric Croes ? J’ai 45 ans et je me définis comme sculpteur. Depuis que je suis petit, j’ai la fibre artistique, je dessinais, je faisais de la plasticine. Mes parents étaient manuels, bricoleurs… Lorsqu’à six ans ma mère m’a inscrit à des cours de dessin, c’était le plus beau jour de ma vie (rires). Ensuite, j’ai fait des études de sculpture à La Cambre et j’ai poursuivi, il y a dix ans, avec des cours de céramique. Cela m’a tout de suite passionné, particulièrement l’émaillage et la découverte de ces couleurs si intenses. J’ai acheté mon premier four et je me suis lancé. Les totems sont nés lors de ma première exposition en 2015.
Des œuvres en céramique prenant l’apparence de totems. Une superposition d’éléments réalisée comme des assemblages uniques… Quelle histoire se cache derrière ces fascinants totems ? Je devais faire une exposition dans une galerie et je voulais absolument la pièce au haut plafond. Un ami m’a conseillé de créer quelque chose de très haut pour que cette salle me soit adressée. Pari réussi avec la création de deux totems ! Les totems représentent un collage d’idées, d’éléments, au départ un peu disparates. Ils font environ deux mètres de haut, je les vois comme des géants, des gardiens, des golems… Ces totems sont devenus en quelque sorte mon hit.
Ils ont tout de suite remporté un franc succès ? Quand j’ai fait ma première exposition, l’engouement était effectivement au rendez-vous. Tout le monde semblait très enthousiaste. Thierry Boutemy a acheté les deux totems de l’exposition et il les a exposés. Ensuite, Albert Baronian m’a fait une exposition, a suivi Rodolphe Janssen… Mais je suis aussi arrivé au bon moment, c’était le grand retour de la céramique et aussi de la figuration.
Quel est votre processus de création, comment composez-vous ces géants ? Je me raconte une histoire et je dessine de manière rapide un croquis. Ensuite, je réalise les pièces en terre glaise, je les laisse sécher et les retravaille encore et encore… Elles sèchent et sont cuites une première fois. Je teste alors les pièces en les enfilant comme des perles sur un mât. Une fois que j’ai le bon ordre, je le dessine sur papier et je le colorie à l’aquarelle afin de percevoir le rythme entre les tailles des éléments et des couleurs. Viennent alors l’émaillage et la dernière cuisson à haute température pour des couleurs profondes. Enfin, je place les éléments sur le mât en métal et je fabrique un socle en béton bouchardé. Il faut compter certainement un mois pour la création d’un totem.
Quelles sont les inspirations qui nourrissent votre travail ? L’ours est par exemple très présent dans vos créations… Les totems sont souvent des obsessions du moment. Je m’inspire du bestiaire, de la mythologie, j’adore les cyclopes, la gorgone, la Bocca della Verità à Rome, les théières (un souvenir familial), les visages, les vases, les fleurs, les bougies… Et l’ours bien sûr. J’adorais les ours en peluche petit. On m’a également offert le livre « L’ours » de Michel Pastoureau à mon anniversaire, sans doute car c’est un animal qui me représente et j’en ai fait en quelque sorte mon totem… Ce livre m’a passionné et inspiré, il relate l’ours à travers l’Histoire. J’ai pris certainement deux ans à le lire et à tout analyser. Et en 2015, pour ma première exposition, l’ours était au centre de mon exposition.
Votre nouvelle exposition, « La nuit est une Femme à barbe », se tient actuellement à la galerie Sorry We’re Closed, qu’y découvre-t-on ? J’ai toujours aimé la chanson mystérieuse et les paroles assez dingues et fantasmagoriques de « La Femme à barbe » de Brigitte Fontaine. Un titre parfait pour une de mes expositions ! Je me suis posé la question : à quoi ressemblerait un paysage de nuit pour moi ? Et là tout a commencé ; au rez-de-chaussée, j’ai imaginé un jardin gardé par deux centaures-sphinx, on avance et on découvre encore bien d’autres éléments dans ce paysage de nuit qui s’ouvre au visiteur. A l’étage, c’est la nuit, c’est l’enfer, on est accueilli par cinq totems représentés par de grands diables composés d’éléments évoquant des obsessions, des péchés… La nuit est effrayante mais on peut aussi y vivre des choses interdites, une nuit dangereuse mais excitante. Toute l’exposition est construite en miroir, dans un jeu de reflets, chaque sculpture cache un « verso », un « envers » qu’il faut découvrir.
Que d’éléments à découvrir ! Avec un style bien particulier… Comment décririez-vous votre style ? J’aime parler de mythologie personnelle, colorée, intuitive et vivante. Derrière tous ces éléments, c’est en quelque sorte mon histoire.
Dieter Vander Velpen - Une signature couture
Dieter Vander Velpen
Une signature couture
MOTS : Barbara Wesoly
PHOTOS : Patricia Goijens
De résidences en établissements et de son fief anversois à Dubaï, Hong Kong ou encore New York, Dieter Vander Velpen décline son esthétique sophistiquée et épurée à la fois, en une vision aussi cosmopolite que luxueuse. Parmi ses récentes réalisations, le 1055 Stradella, une villa de Bel Air, à Los Angeles, transformée en un écrin face à l’océan.
Vous qualifiez « l’architecture couture » comme le fondement de votre style. Que signifie exactement ce principe ? Je considère en effet mes réalisations comme une forme « d’architecture couture », car les clients s’adressent à notre bureau pour notre style signature, que nous déclinons selon leurs besoins et attentes, tout comme on allait acheter une robe chez Dior, dans les années 50. Nous nous concentrons sur la création de projets résidentiels haut de gamme raffinée. Des maisons fonctionnelles mais qui mettent le design au premier plan, n’offrant que le meilleur en termes de matériaux, mais aussi axées sur des détails personnalisés et une approche sur mesure. Le propriétaire en est un élément central : qui est-il, comment vit-il ? A-t-il des enfants ? Aime-t-il recevoir, a-t-il une collection qu’il veut exposer… ? Et enfin, la propriété et l’emplacement sont à la fois déterminants et inspirants. Une villa à Los Angeles sera habitée différemment d’une résidence en Belgique, un appartement à Mumbai nécessite une approche autre qu’une maison de vacances à Ibiza. C’est le cocktail unique des trois facteurs qui apportent symbiose et équilibre parfaits.
Vous avez récemment conçu une sublime maison privée à Bel Air, 1055 Stradella, en partenariat avec le bureau d’architectes Saota et le designer David Maman. Comment un architecte belge est-il contacté pour réaliser une villa à Los Angeles ? C’est notre premier projet à Los Angeles et le quatrième aux USA. Le client a vu notre travail en ligne et nous a contacté via Instagram. C’était au début de la pandémie, quand tout le monde demeurait persuadé que le Covid ne durerait tout au plus que quelques semaines. Au final, cela nous a pris un an et demi. Heureusement, nous vivons une ère numérique et de manière presque contradictoire, la crise sanitaire nous a offert des opportunités, facilitant ce type de réalisation à distance. Il n’y avait en effet pas de vraie différence par rapport à une entreprise locale, puisqu’aucune réunion physique ne pouvait avoir lieu.
Comment décririez-vous le résultat du 1055 Stradella ? C’est un parfait exemple de notre architecture couture. Les matériaux et la philosophie de conception sont la signature du bureau Dieter Vander Velpen. Mais le fait que cette villa soit située à Los Angeles sur un terrain très spécifique avec vue sur la vallée et l’océan rend ce projet défini-
tivement unique. Les fenêtres du sol au plafond de la salle de bain s’ouvrent ainsi vers la vallée et nous les avons sublimées en concevant une grande baignoire ronde, sculptée dans un morceau massif de travertin. En ren-
trant du travail, on peut dès lors ouvrir toutes les fenêtres, déguster un verre de vin dans sa baignoire et regarder le soleil se coucher sur l’océan. C’est tout à la fois stimulant et excitant de découvrir à chaque projet comment nous pouvons laisser ces nouvelles impulsions interagir avec notre style signature.
Sa conception marque-t-elle un tournant dans votre carrière ? Avec la volonté d’une expansion à l’international ? Oui, j’ai l’impression d’être à un moment charnière. Notre bureau réalise des projets à l’étranger depuis plusieurs années, mais ceux-ci demeurent fréquemment dans l’ombre, nombres de nos clients tenant à leur vie privée. Celui-ci au contraire, nous a donné une visibilité internationale. En parallèle, nous venons d’emménager dans un nouvel espace à Anvers, construit pour être une salle d’exposition et mettre en valeur la beauté et le savoir-faire de notre design et de nos créations. Donc oui, définitivement, les choses bougent pour l’instant.
Où puisez-vous vos influences ? Les voyages ont toujours été une grande source d’inspiration. En plus d’Anvers, j’ai également étudié à Valence et à Istanbul. J’aime passer du temps dans des villes éclectiques et voir comment l’architecture y fonctionne. Nous travaillons d’ailleurs actuellement sur projets passionnants dans le monde entier, notamment des résidences privées dans les Hamptons, Jackson Hole, Ibiza, Maurice, Mumbai et bien sûr en Belgique. Et je réalise au moins un grand voyage privé chaque année, pour élargir continuellement mon cadre de référence et ma vision. Le pouls d’une ville comme Hong Kong, les ruines de Palenque ou les réalisations d’Oscar Niemeyer à Brasilia sont des sources d’inspiration intarissables.
Lionel Jadot Out of the box
Lionel Jadot
Out of the box
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Homme passionné, adepte de la récupération, amoureux de savoir-faire, Lionel Jadot ne cesse de multiplier les projets d’aménagement et de décoration, du Jam Lisbonne en passant par le récent Mix. Tous uniques et hautement créatifs. Rencontre avec ce dynamique architecte, au cœur des travaux du Mix.
Qu’ils s’agissent de projets privés ou publics, Lionel Jadot a le don pour se démarquer. Issu d’une famille d’artisans, la matière avant tout l’anime. Constamment en mouvement, cet architecte d’intérieur autodidacte a cette perpétuelle énergie que l’on ressent dans ses créations très variées. Son dernier projet ? Le fameux Mix. Passionné du bâtiment bruxellois depuis qu’il est jeune, il se devait de remporter le concours. Il signe une nouvelle fois un travail out of the box, et surtout « le plus gros projet de sa vie ».
L’atelier Jadot a été sélectionné pour l’aménagement du Mix, comment s’est passé le concours, quelles étaient les demandes et critères ? Dans les critères : dessiner un hôtel de 180 chambres avec bar et restaurant. La demande restait large. Une vingtaine de bureaux ont été contactés pour participer au concours. On a mis énormément d’énergie dans ce projet car je suis amoureux de ce bâtiment depuis petit, tous les vendredis je passais devant en allant chez ma grand-mère. Durant plus d’un mois nous avons travaillé non-stop. On est parti sur le concept actuel : savoir que nous sommes dans un bâtiment fonctionnaliste et travailler dans cette même lignée avec l’intégration d’aspects sculpturaux et artistiques. Nous avons finalement été choisis, c’était il y a deux ans et demi et on a démarré le travail presque tout de suite.
Fidèle à vous-même vous avez travaillé avec beaucoup d’artisans… Oui, cela faisait partie du projet initial soumis. On retrouve au gré des étages, des chambres en passant par le bar, le restaurant ou la réception, des interventions fortes faites par des designers invités. On a fait collaborer tous les designers de Zaventem Ateliers mais aussi 27 autres designers belges, donc 52 artistes au total ! Chacun a eu une zone d’expression où il a apporté sa libre spontanéité.
Sur quels grands axes, quels thèmes avez-vous développé l’aménagement intérieur ? C’est un bâtiment fonctionnaliste, l’idée se résume en une phrase : la forme suit la fonction. Ce qui veut dire que le bâtiment a été construit avec une vision assez honnête, tous les éléments constructifs sont visibles : colonnes de béton, poutres, métal, etc. Un lieu extrêmement lisible. Cette vision nous a suivis tout au long du projet. J’avais le désir que les structures qu’on ajoutait dans le bâtiment aient déjà pu être là en 1970. Cuisine, espace de stockage, salle de réunion, les fonctions sont enfermées dans des genres de sculptures. Nous ne sommes pas venu coller un décor. On a respecté le bâtiment en venant l’embellir. Quant à l’aspect décoratif, c’est le rôle principalement de ces artistes et designers. C’était essentiel pour moi d’avoir un savoir-faire local et contemporain.
Comment réussir l’aménagement, la déco d’un si grand espace sans se perdre, sans partir tous azimuts ? C’est une particularité que j’ai, avoir une vision extrêmement précise d’où je veux aller. Le tout, c’est de garder le cap. Je dois amener mon équipe dans cette direction, malgré les jours difficiles, les questions continues, les tempêtes budgétaires, les soucis humains, de matériel ou de planning. Ma force est de décider vite, trouver des plans B ou C très vite ou se battre pour garder le plan initial. Et quoiqu’il arrive, on s’amuse, on avance avec bonheur.
Si votre premier client dans ce projet est l’hôtel Mix, un autre a également fait appel à vous. Il s’agit du Fox, le foodcourt, petit frère du Wolf dans le centre-ville… Il se situe au rez-de-chaussée. J’ai travaillé avec la même philosophie. Côté déco, j’ai utilisé quatre matériaux. Le laiton, tout le sol est en poudre de laiton. Du béton, 170 m de comptoirs en béton façon sculpture, mais aussi du cuir et du bois pour le mobilier cadré et structuré. Les luminaires sont aussi des éléments très forts, au plafond par exemple, dans chaque caisson en béton, une ampoule est dissimulée. Quant aux nombreuses hottes en inox, elles jouent le rôle de sculptures. J’ai imaginé ce lieu comme une grande cantine assez moderniste. De prime abord ça semble simple mais il y a tant de détails !
Tous projets confondus, quelle est la patte Jadot ? La patte Jadot est liée à une énergie. Aucun projet ne se ressemble, j’essaie de raconter à chaque fois une autre histoire. Je suis issu d’une famille d’artisans donc mon amour de la matière et de sa transformation m’anime. Depuis que je suis petit, je fabrique de mes mains, j’achète peu. Je ne m’inspire jamais de magazines, de catalogues, de Pinterest, ce qui m’anime n’est pas de ce qui existe déjà. Je pense d’ailleurs que travailler trop connecté tue la créativité. J’invite mon équipe plutôt à voyager, à se nourrir de livres d’art. Quand je démarre un projet, j’essaie de comprendre le lieu, j’écris une histoire, un scénario et j’apporte une atmosphère. Je n’ai pas de style.
Quels sont vos prochains projets ? L’aventure Jam se poursuit. On vient de finir le Jam Lisbonne, le premier hors Belgique et on est sur le chantier d’un Jam à Gand qui ouvrira d’ici un an. On a réalisé un nouveau glacier Gaston qu’on retrouve au Sablon en juin. On jongle actuellement principalement entre des projets privés et hôteliers : un hôtel à Liège en pleine forêt, un châlet en Suisse, un projet de ferme dans le Brabant Wallon avec un concept très particulier… Je vais m’arrêter là, mais nous avons près de 25 projets en cours !
ADELINE HALOT, la magie de la matière
ADELIINE HALOT
La magie de la matière
Mots : Olivia Roks
Photos : DR
Dans les Zaventem Ateliers, du haut de ses 31 ans, Adeline Halot, designer textile, y tisse son jeu unique de matières. Entre ses mains, ses tissages artisanaux deviennent, des tapisseries, des sculptures, du mobilier mais surtout des œuvres d’art à part entière prenant une dimension architecturale.
Vous êtes plus connue à l’étranger que dans notre plat pays. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas votre travail, qui êtes-vous ? Je suis designer textile et architecte d’intérieur. Aujourd’hui je me définis plus exactement comme artiste et scuplteur. Diplômée en tant qu’architecte d’intérieur à l’ESA Saint-Luc Bruxelles en 2016, j’ai ensuite suivi des études de designer textile à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de la Cambre à Bruxelles. Finalement, j’ai peu travaillé comme architecte d’intérieur, je confectionnais surtout des pièces textiles sur mesure pour certains intérieurs. Ensuite, en 2019, installer mon atelier au Zaventem Ateliers et prendre la voie du design et de l’indépendance prenait tout son sens.
D’où vous vient cet amour du textile ? Plus que l’amour du textile, c’est l’amour de la matière. Je rêvais de créer ma propre matière. J’ai toujours adoré chercher des échantillons très spécifiques pour l’architecture d’intérieur: des pierres, du bois, du carrelage, du verre… Des pièces rares et uniques. Depuis que je suis petite, je me rends l’été dans notre maison familiale au cœur du Luberon. J’y chinais déjà des matières à l’époque. Indirectement, elle m’a inspirée, son côté brut, sa nature environnante…
Le rêve est exaucé, on peut dire que vous avez créé votre propre matière… Oui, je ne pouvais pas espérer mieux ! Je tissais déjà le lin et très vite le métal m’a attiré. Son approche structurelle tout particulièrement. Avec mes propres outils et métiers à tisser, je tisse donc du lin associé à du métal, qu’il s’agisse de cuivre, laiton ou inox. Le lin est belge, il vient de Courtrai, l’inox provient de stocks inutilisés de Zaventem même et le cuivre ou le laiton d’une petite adresse parisienne. Je traite le métal comme un textile, son tissage est un processus très technique que je réalisais au départ uniquement pour moi. Aujourd’hui fibres naturelles et fils métalliques s’entrecroisent pour un résultat très dynamique.
Un tissage qui devient une matière prenant vie à travers vos réalisations. Un résultat très dynamique mais aussi des créations spéciales et uniques, quelle étiquette leur coller ? La matière est au centre de mes créations. Ce sont des pièces uniques, petites et précieuses ou grandes et monumentales. Des sculptures lisses, en relief, en mouvement, à poser sur le mur ou à suspendre. Elles reflètent la lumière, elles vivent en fonction de la lumière. Même si je sais ce que je produis, j’ai toujours une surprise à la fin : la sculpture exposée dans une pièce se déploie en fonction de la luminosité prenant un caractère différent au fil de la journée. De plus, une large palette de couleurs s’offre à moi avec le lin et les possibilités sont presque infinies. J’aime le lin pour la douceur et le naturel, le métal pour son côté brut, structurel et industriel. Grâce à l’utilisation de différents fils, les tissages prennent forme et les faisceaux lumineux qui les traversent leur confèrent un caractère cinétique. Soit je travaille sur commande avec des architectes ou des clients privés, soit je réalise des pièces pour les shows et expositions organisées par les galeries qui me représentent.
Nous avons aussi découvert à la Milan design week vos œuvres prenant l’apparence de bijoux sous le nom de ‘Glint’… Kimy Gringoire est une bonne amie mais pour l’une comme l’autre, effectuer des collaborations n’est pas dans nos habitudes, et pourtant… Depuis un an, on travaille sur ce projet main dans la main. On est différente et complémentaire. Elle a l’idée esthétique, ergonomique, le travail de la matière (argent et or) et ensemble, nous avons développé la touche créative, abstraite, artistique, la vision du mouvement dans un si petit objet… Chaque pièce est faite à la main. On a présenté la collection à Milan et les retours sont incroyables. On vend en direct mais on souhaiterait aussi présenter Glint dans des concept stores comme Dover Street Market à Londres. Et de vous à moi, j’avoue que cela faisait longtemps que j’avais envie de porter cette matière !
Prévoyez-vous encore d’autres projets prochainement ? Dernièrement j’ai participé au projet The Mix avec Lionel Jadot. J’ai créé 30 cercles uniques en lin, inox et laiton pour les chambres de l’hôtel et 40 luminaires habillés et tissés en lin et inox pour un restaurant. Cet été, une magnifique exposition est organisée par la galerie Stay Tuned : E-Raw-Lution, l’évolution de la matière. Elle se tient du 8 juillet au 30 août dans le sud de la France, au Château Saint-Maur Cru Classé à Cogolin dans le golf de Saint-Tropez. Un lieu unique avec une nouvelle personne qui met mon travail en lumière : Victoire Monrose. On y parle de matière bien sûr à travers le travail de cinq artistes féminines. Enfin, ce n’est pas d’actualité, mais j’aimerais beaucoup un jour imaginer des show-rooms, des boutiques avec un superbe travail de matières comme dernière- ment Courrèges ou Margiela l’ont fait.
GLENN SESTIG ou l’art du minimalisme
GLENN SESTIG ou l’art du minimalisme
MOTS : BARBARA WESOLY
PHOTOS : JEAN PIERRE GABRIEL
Depuis près de 25 ans, l’architecte Glenn Sestig cultive la sobriété avec une sublime sophistication, guidée par les lignes épurées et le luxe brut. Une signature l’ayant amené à collaborer avec les plus prestigieux artistes et designers et à orchestrer la rénovation et la réalisation de galeries, villas, boutiques et buildings à l’inimitable élégance.
Qu’il s’agisse de réaménager le rez-de-chaussée du Momu d’Anvers, pour y accueillir le restaurant-boutique Renaissance, de concevoir un magasin pour Raf Simons ou de repenser l’espace de la galerie d’art privée Tuymans- Arocha, l’on retrouve une part de votre style emblématique, façonné par le design épuré et la sophistication brut. Diriez-vous que cette empreinte architecturale est le fil rouge de tous vos projets ? Cela en fait certainement partie, mais mon véritable fil rouge est de considérer le fonctionnel comme le socle de tout. Dès les premières esquisses d’un projet, je me concentre sur la manière dont il faudra se mouvoir dans l’espace et quel en sera l’usage. Mon approche est celle d’un architecte des temps classiques, à l’instar de Corbusier ou de Mies van der Rohe, pour lesquels, l’extérieur était la résultante de l’aménagement, à l’inverse du post-modernisme où l’on travaillait d’abord les formes et les volumes, obtenant un résultat design mais pas forcément pratique.
Comment sélectionnez-vous vos collaborations ? C’est un processus très intuitif et émotif. Une grande part de mes clients est liée au monde de l’art et de la mode. Deux domaines avec lesquels j’ai des affinités très fortes. L’écoute et la compréhension viscérale des besoins de chacun d’eux sont aussi essentielles à mon travail. Parvenir à correspondre aux souhaits de créateurs comme Pieter Mulier, Virginie Morobé ou Ann Demeulemeester, donner vie à leur vision est très stimulant. Certains sont encore là vingt ans après leur premier projet, tandis que j’ai collaboré vingt ou trente fois avec d’autres. Il y a un vrai lien qui se crée et je fini par mieux connaître leurs goûts et envies que les miens !
Justement, comment avez-vous pensé le design des deux flagships Morobé ? A-t-il été travaillé en partenariat avec Virginie Morobé ? Oui, toutes les réalisations se font main dans la main. Depuis l’avènement d’Instagram et Pinterest, les clients arrivent fréquemment avec un mood-board d’influences et d’images. C’était le cas pour la première boutique Morobé. On a donc traduit ces inspirations sixties et seventies en version contemporaine avec des touches organiques, du daim, des arrondis. Une fois réalisé le flagship de Knokke, nous avons transposé son essence à celui d’Anvers. C’était une autre configuration, un espace beaucoup plus grand, mais il fallait qu’il conserve le même l’ADN, celui d’un lieu magnifique sans être intimidant.
Les grands espaces sont-ils justement le luxe qui permet de laisser libre cours à l’imaginaire ? Pas forcément. Pour moi l’on peut obtenir du plus petit cadre un rendu incroyable, comme The Bakery, l’espace conçu pour le chef pâtissier et chocolatier Joost Arijs. La taille n’a pas d’emprise. Et c’est la variété des espaces, des configurations et des demandes qui fait le challenge et nous permet de ne pas tomber dans la monotonie.
Réaliser des installations temporaires comme celle du défilé des 20 ans de Verso ou de l’exposition d’Olivier Theyskens, est-il frustrant ou au contraire libérateur ? Les installations temporaires permettent une certaine légèreté. Réaliser des scénographies pour expositions ou défilés est donc très excitant. Et en parallèle à la conception architecturale classique qui prend énormément de temps, il est agréable et gratifiant d’avoir des projets courts, aux résultats plus directs.
On retrouve dans votre travail des installations monumentales mêlées à style minimaliste. Du raffinement tissé à coup de matériaux bruts. Êtes-vous attiré, exalté par les contraires ? Oui, j’aime les contrastes, ils donnent une tension. Un rendu luxueux couplé au béton et bois brut, l’équilibre entre le chaud et le froid, la sophistication et la simplicité, pour arriver à un espace chaleureux sans être ennuyeux.
Et qu’en est-il des objets, comme notamment la lignée de luminaires réalisée pour Ozone, les poignées Studio Vervloet ou les bougies parfumées Mon Dada. Sont-ils l’occasion de nouveaux défis ? Ils sont en fait soit liés à une demande, soit à un besoin que je ressens. Celui d’un objet, d’une poignée de porte, d’un robinet, qui n’existaient pas encore et que j’ai dès lors créés, en complément d’autres projets.
Depuis la création de votre cabinet d’architecte en 1999, vous n’avez eu de cesse de développer des projets toujours plus prestigieux. De quoi rêvez- vous aujourd’hui ? De réaliser un hôtel à l’étranger ou un beau musée. Ce sont deux utilisations de l’espace très fortes, deux énormes challenges, que je n’ai pas encore eu l’occasion de réaliser. Mais un jour prochain, qui sait !
www.glennsestigarchitects.com
LEONET HOANG, en totale harmonie
En totale harmonie
LEONET HOANG
MOTS : Olivia Roks
PHOTOS : DR
Architectes de formation, Charles Leonet et Ngoc Hoang multiplient les projets alternant le rôle d’architecte, fournisseur de mobilier, scénographe, et prenant finalement de plus en plus la fonction de véritables directeurs artistiques. Leur but ? Arriver à l’harmonie ultime d’un espace. Immersion dans leur univers.
Tous les deux Ardennais, ils se sont rencontrés dans un bureau d’architecture, et depuis, ces partenaires de travail ne se sont pour ainsi dire plus jamais quittés.
Ils enchaînent les projets ensemble et forment aujourd’hui un duo de choc sous le nom Leonet Hoang depuis près de deux ans. Architecture et mobilier bien choisi se reflètent et se complémentent dans leur travail pour créer un équilibre et une parfaite harmonie. L’art de chiner les animant depuis des années, ils se décrivent comme architectes et antiquaires. A travers cette approche double, le duo partage sa philosophie de l’esthétique. L’ouverture de leur galerie en été 2021 semble leur carte de visite, un lieu artistique où la signature Leonet Hoang se ressent. Leurs intérieurs comme leur mobilier chiné et rénové avec un méticuleux savoir-faire naissent d’une longue réflexion et prennent vie dans un espace simplifié où rien n’est laissé au hasard pour le rendre plus fort, plus cohérent, plus caractériel.
Leonet & Hoang c’est… Une expérience architecte et antiquaire où l’on propose un projet avec une direction artistique reprenant ces deux volets dans une cohérence et une vision globale.
Qu’est-ce qui vous a uni sous ce même nom de société ? Bosseurs, voyageurs, on a les mêmes valeurs familiales… C’est simple, on fait tout à deux, de l’avant-projet à sa conception finale.
Justement, ensemble, à quoi ressemble votre style ? Nous ne voulons pas nous cadenasser à un style. On tente de répondre aux envies et besoins du client en proposant une réelle expérience sur mesure, presque identitaire. Mais le projet qui nous ressemble est celui que l’on suit de A à Z, du gros œuvre à la fourniture du mobilier, en passant par le shooting et enfin la publication dans un magazine. Plus que tout, nous souhaitons tout d’abord offrir des espaces où les gens se sentent bien grâce à l’harmonie que nous créons.
Votre galerie en est un bon exemple ? On travaillait dans une chambre de bonne qui se remplissait de plus en plus de nos trouvailles chinées. Nous voulions déménager et profiter de l’occasion pour mettre notre mobilier en scène. La galerie est donc devenue une plateforme, un support artistique. Ce sont nos bureaux, notre showroom, mais des marques viennent aussi y shooter et des évènements s’y organisent.
Comment choisissez-vous les objets à rénover et à placer dans votre galerie ou dans vos intérieurs ? Tous sont les créations d’architectes. Notre œil veille aux lignes, il nous mène indéniablement vers des choses plus structurées, plus architecturées, ce qui nous éloigne typiquement du décorateur ou de l’architecte d’intérieur. Nous voulons formaliser l’espace et penser l’objet comme tel et pas comme un geste gratuit. Dès l’avant-projet, nous savons déjà quel objet placer et où. On ne vient pas ‘décorer’ la maison après projet, nous ne voulons pas que le sujet soit perçu comme une pièce ajoutée. La vision d’ensemble et le résultat d’uniformité sont primordiaux.
Quelles sont les fautes de goût que vous détestez ?Ngoc Hoang – La disproportion. Rien de pire qu’un endroit disproportionné spatialement. Par exemple, une chambre trop grande. Parfois une petite chambre de 15m2 charmante et bien pensée vaut mieux qu’une suite parentale où le lit est perdu et la lumière n’est pas bonne. La générosité spatiale ne se définit pas en m2.
Charles Leonet – Les faux matériaux, ceux qui sont figés. Mais aussi quand les gens remplissent leur intérieur comme un patchwork, qu’ils ne réfléchissent pas à l’ensemble, cela fait vite très tutti frutti !
Il y a des matières que vous privilégiez ? On adore l’inox et le cuir. Ce sont des matières qui vivent, qui se patinent. L’inox a une incroyable technicité. Quant au cuir, sa patine extraordinaire lui octroie un caractère, une personnalité.
Et si vous deviez choisir trois objets qui vous représentent parfaitement ? Les tapisseries de Charlotte Culot, de réelles pièces d’architecture à nos yeux. Les appliques de Christophe Gevers et l’incroyable fauteuil de Tarcisio Colzani et son remarquable profil.
Outre les objets, des lieux vous inspirent ?
Charles Leonet – La fondation Querini Stampalia de Carlo Scarpa à Venise, tout a été pensé dans les moindres détails. On peut passer des heures dans ce lieu…
Ngoc Hoang – Ayant fait énormément de piano, c’est davantage la musique qui m’inspire. Je dirais les Nocturnes de Frédéric Chopin, pour moi il est comme un designer que l’on représente.
Avant de se quitter, vous nous dévoilez vos projets à venir ? On prépare le prochain Brussels Design Market et on voudrait également participer aux foires de Genève et Düsseldorf. L’idée serait de réaliser des focus sur un architecte et son mobilier. On aimerait aussi à l’approche de l’été mettre en avant le thème pool house à la galerie. Beaucoup d’architectes ont fait du mobilier de jardin qui n’est finalement pas mis en valeur et qu’on ne retrouve pas sur le marché. Côté architecture, nous sommes heureux d’avoir de plus en plus de clients nous faisant confiance pour des projets de A à Z. Actuellement, notez l’aménagement d’un appartement à Genève ou encore l’aménagement d’un chalet à Chamonix.
www.leonethoang.com